“Faire entendre une autre voix” – La Marseillaise.fr – 07 mars 2011

“Faire entendre une autre voix”

Olivier Le Cour Grandmaison à Marseille dans le cadre des Rencontres Abdelmalek Sayad.

Le politologue et historien Olivier Le Cour Grandmaison lance un appel pour une mobilisation contre la politique d’immigration du gouvernement.
En quoi consiste cet appel ?
Il a été initié par Jérôme Valluy et moi-même. Nous sommes deux universitaires sans aucune appartenance partisane. Cet appel a été lancé sur la base d’un double constat. Le premier est que l’arrivée de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République coïncide avec une radicalisation spectaculaire de la politique d’immigration. Celle-ci s’est traduite d’une part par la mise en place du ministère de l’Identité nationale et de l’Immigration, sans précédant dans l’histoire de la Ve République et sans équivalent en Europe.
Et d’autre part, par l’instauration pour la première fois dans l’histoire de France, d’un plan quinquennal d’expulsions. La conséquence étant entre 21 et 23 000 expulsions par an. Sachant que pour expulser 20 000 personnes, il faut en arrêter trois fois plus. Cela signifie qu’en moyenne chaque année depuis que Nicolas Sarkozy dirige ce pays, il y a eu près de 100 000 arrestations d’étrangers. Les conséquences sont des pratiques discriminatoires et racistes.
Ce n’est pas une supposition, mais la conclusion d’une enquête empirique menée par des sociologues. Une enquête d’où il ressort que si vous habitez la région parisienne et Paris et que vous êtes de type maghrébin ou franchement noir, la probabilité d’être contrôlé par les forces de police est entre 6 et 7, 5 fois plus importante que si vous êtes blanc. Au sommet de l’Etat, c’est la stigmatisation des étrangers en général et des étrangers en situation irrégulière en particulier. Une des conditions de la réalisation de cette politique est la multiplication des contrôles au faciès, des pratiques objectivement de type raciste couvertes par la hiérarchie policière et le pouvoir politique.

Quel a été le second constat ?
Face à une politique nationale extrêmement dure, la mobilisation était jusqu’à présent locale. Il nous semblait absolument nécessaire de mettre en place un mouvement de résistance nationale et unitaire contre la politique migratoire du gouvernement, contre le racisme et pour la régularisation des sans papiers.
Lancé le 1er novembre, cet appel a été signé par toutes les organisations des gauches parlementaires et radicales, à l’exception, pour le moment, du Parti socialiste et du Parti de gauche, par de très nombreuses organisations syndicales, par plus d’une centaine d’associations nationales de défense des droits de l’homme, de sans papiers et de défenseurs d’asile et par 170 élus.

Cet Appel a débouché sur la constitution d’un Collectif national et de plusieurs collectifs locaux. Quels en sont les objectifs ?
L’idée n’est pas seulement de réunir un cartel d’organisations mais de nous donner le temps d’une action nationale et locale. L’objectif étant de créer des collectifs de façon à préparer une mobilisation nationale et unitaire pour le 28 mai. Cette journée sera précédée d’une semaine contre le racisme, la politique d’immigration du gouvernement et pour la régularisation des sans papiers avec au programme concerts, colloques et la tenue d’Etats Généraux qui réuniront les représentants des différents collectifs locaux.
Lesquels auront pour fonction d’établir des cahiers de doléances, de recenser les dispositions législatives et réglementaires mises en œuvre contre les étrangers. Un document synthèse sera remis à l’ensemble des partis politiques et des candidats à l’élection présidentielle afin de leur faire prendre position sur un certain nombre de dispositions et à demander à ce qu’elles soient abrogées. C’est une façon d’essayer de donner une cohérence et une puissance nationale à des résistances courageusement menées, mais qui ne créent pas les conditions politiques de l’établissement d’un rapport de force qui permette de faire reculer ce gouvernement.

Alors justement le mardi 8 mars prochain, le projet de loi sur l’immigration entre au Sénat…

Le Collectif va évidemment appeler à la mobilisation contre la loi Besson/Hortefeux/Guéant, puisque c’est ce dernier qui a désormais en charge les questions d’immigration.

Est-ce à dire que l’on change de ministre mais pas de politique ?
C’est une évidence. Lorsque le ministère de l’Identité nationale a été supprimé, ses structures et son personnel ont été transférés au ministère de l’Intérieur. On change d’homme, éventuellement de structure mais pour appliquer les mêmes politique migratoires. Sachant que Claude Guéant lorsqu’il était conseiller à l’Elysée a joué un rôle essentiel dans l’élaboration d’un certain nombre de dispositions parmi les plus répressibles qu’elles s’appliquent aux immigrés ou qu’elles s’appliquent en matière de sécurité.

Que vous inspirent les propos de Claude Guéant qui a déclaré : “Le gouvernement est (confronté) à un défi formidable et redoutable, celui de changer la France pour qu’elle reste elle-même, qu’elle conserve sa civilisation, son art de vivre, son modèle de société” ?
Cela corrobore notre analyse. Le ministère de l’Identité nationale a disparu mais les thématiques et les discours qui ont porté la création de ce ministère perdurent. La sinistre musique que fait entendre Claude Guéant n’est jamais que la réitération sous une forme un peu euphémisée du discours qui a été au cœur du Sarkozysme. A savoir la thèse selon laquelle la présence en nombre réputé très et trop important d’étrangers est perçue comme une menace constante à l’ordre public et pour la France.

La création de ce ministère marquera-t-elle l’histoire de la France ?

Je ne voudrai pas utiliser les mêmes phrases que Dominique de Villepin qui en en matière de morale politique n’a pas beaucoup de leçon à donner. Mais je pense que la création du ministère de l’Identité nationale constitue effectivement une tache très importante dans l’histoire politique française. C’est l’institutionnalisation de la stigmatisation des étrangers et de cette thèse sans cesse martelée par l’UMP et le FN.

Cela a changé le rapport à l’autre ?
Oui durablement parce que contrairement à ce que disent les élites de droite, le racisme et la xénophobie ne sont pas le monopole d’une partie de la France d’en bas. A travers le pseudo débat sur l’identité nationale, la démonstration a été faîte qu’une partie des élites politiques et administratives notamment lorsqu’elles émanent de l’UMP, se sont converties à une xénophobie et à une islamophobie politiquement assumées. Nicolas Sarkozy ne s’en était pas caché. Il avait dit “j’irai chercher les électeurs du FN un par un”. Et pour cela, il faut réhabiliter le passé colonial de la France et faire sien un discours de stigmatisation des étrangers. C’est ce qu’il a fait en 2007 et ce qu’il cherche à réitérer aujourd’hui.

Mais en 2012, Nicolas Sarkozy ne sera plus simplement candidat à la présidentielle mais le président sortant…
Avec un terrible bilan économique et social. Mais la concurrence de plus en plus vive entre l’UMP et le FN fait que les questions de l’immigration et de l’islam vont être, une fois encore, au cœur du débat présidentiel. Raison de plus pour initier cet Appel contre le racisme et faire entendre une autre voix.

Dans un tel contexte, que pensez-vous du prochain débat sur l’islam ?

Je suis convaincu que ce débat ne peut que déboucher sur la réitération de propos absolument odieux qui vont stigmatiser, les Français et des étrangers dont le seul tort est d’être musulman. On a vu comment le pseudo débat sur l’identité nationale a fonctionné comme un formidable moment de libération des préjugés les plus éculés et les plus abjects défendus non pas par la France d’en bas mais par des ministres en exercice.

Entretien réalisé par Sandrine Guidon

Olivier Le Cour Grandmaison est enseignant chercheur en sciences politiques et philosophie politique à l’université d’Evry-Val d’Essonne. Il est l’auteur de “De l’indigénat : anatomie d’un monstre juridique” (Zones, 2010), “La République impériale : politique et racisme d’Etat” (Fayard, 2009), “Douce France : rafles, rétentions, expulsions “, (Seuil / RESF, 2009)

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