« Dans la gueule du lion » : récit d’un « retenu » qui ne voulait plus l’être – Vacarme 45, automne 2008

dans la gueule du lion
récit d’un « retenu » qui ne voulait plus l’être
entretien réalisé par Emmanuelle Cosse & Abou N’Dianor

Abou N’Dianor a quitté le Sénégal en septembre 2001 pour Orléans. Sans-papiers, il enseigne dans une société de soutien scolaire, grâce à un faux titre de séjour. Pendant six années, la question des papiers, d’être régularisé ne se pose jamais. Abou N’Dianor a un compte bancaire, paye un loyer, des impôts, la taxe d’habitation, bénéficie de la sécurité sociale. Son « intégration » dans la vie professionnelle est à l’image de nombreux migrants installés en France depuis plusieurs années. Arrêté le 13 décembre 2007, Abou N’Dianor est placé seize jours en rétention au centre de rétention administrative (cra) du Mesnil-Amelot. Avec d’autres, il se retrouve au cœur d’un mouvement de protestation, qui se propage ensuite à d’autres centres. Refus d’intégrer les chambres, grève de la faim, automutilations, rassemblements inopinés, destruction des cartes d’identification, des événements similaires se répétent et n’ont pas cessé jusqu’à ce jour. Ils ont été le plus souvent réprimés, notamment par la force (Vacarme n°44). L’incendie qui a entièrement détruit le centre de rétention de Vincennes le 23 juin dernier en est l’ultime prolongement. Libéré le 29 décembre 2007, Abou N’Dianor raconte pourquoi et comment la voix des migrants retenus, rarement entendue au-delà des grillages des cra, s’est pour un temps imposée face aux discours officiels et aux pratiques policières.

Entretien avec Abou N’Dianor réalisé par Emmanuelle Cosse avec Joachim Gatti

« Je suis arrivé en France en septembre 2001 pour passer un mois de vacances. Mais j’avais aussi l’idée de rester, peut-être. Au Sénégal, j’étais fonctionnaire, professeur de mathématiques dans le secondaire depuis 6 ans. Je suis diplômé de l’École normale supérieure en mathématiques. Finalement, je me suis installé en France. Ensuite, j’ai fait comme tout le monde : j’ai cherché des papiers qui puissent me permettre de travailler. Cela a été très rapide. En novembre 2001, j’ai été engagé par la société A2Maths qui donne des cours de soutien. Jusqu’au jour de mon arrestation, le 13 décembre, je travaillais pour eux. Pendant ces six années, je n’ai jamais eu de problèmes. En fait, je n’avais pratiquement pas peur. J’ai seulement été contrôlé deux fois dans les transports, sans problème.

Je suivais de loin les histoires de régularisation. Mais en septembre 2007, j’ai pensé : puisqu’on parle d’“immi gration choisie”, peut-être qu’on a besoin de certaines compétences. C’est ce qui m’a motivé pour me lancer. À ce moment-là, je n’avais pas encore lu la circulaire Hortefeux sur le travail. Donc, je n’ai rien voulu cacher, j’ai dit toute la vérité. J’ai écrit au préfet que j’étais irrégulier depuis 2001, j’ai envoyé mon passeport, donné mon adresse, mes numéros de téléphone. J’ai envoyé toutes mes feuilles d’imposition, mes fiches de paye. Voilà, j’ai fermé les yeux et j’ai tenté. C’est comme si je m’étais jeté dans la gueule du lion.

J’ai envoyé cette lettre le 11 septembre 2007. Le 25, j’ai reçu une obligation de quitter le territoire français (oqtf). J’ai eu des doutes. “Mais est-ce qu’ils ont regardé ce que j’ai fait ?”. J’ai fait un recours gracieux. Je ne savais pas encore que le recours n’était pas suspensif, qu’il fallait faire un recours contentieux contre l’oqtf. Puis j’ai attendu, sans rien dire à personne.

une convocation piège

Je n’ai eu aucune réponse, jusqu’au mercredi 12 décembre, à 10 heures. Un commissaire de l’hôtel de police d’Orléans me téléphone. Il me demande de venir au commissariat pour qu’on “réexamine” mon dossier. Le lendemain, le 13 décembre à 10 heures, je me présente donc à l’hôtel de police d’Orléans. Le commissaire me reçoit avec un autre collègue. Ils me font signer immédiatement des papiers et me disent que je suis placé en rétention [1]. Je ne dis rien, aucun mot. Je ne lis pas les documents, je signe. Ils sortent alors mon passeport qu’ils ont dû récupérer à la préfecture. Je suis menotté, on m’emmène au local de rétention de Cercottes, près de la prison.

Je m’étais présenté à l’hôtel de police avec mon porte-documents parce que j’avais confiance. Je pensais que c’était pour réexaminer mon dossier. J’arrive au local de rétention vers 11 heures, je suis placé dans une cellule après une fouille. Dans l’après-midi, un gendarme vient me voir, pour savoir si je suis “stressé”. Je lui raconte mon histoire. Il s’étonne et me dit : “Monsieur, il faut vous battre”. C’est le gendarme qui me dit cela ! Alors il a appelé la Cimade [2] avec son portable, pour que quelqu’un vienne me voir dans l’après-midi. Cette personne m’explique tout : les recours, mes droits. Je comprends que j’étais hors délais pour attaquer l’oqtf. Le lendemain, à 11 heures, on me présente au juge des libertés (jld). Je lui explique l’appel du commissariat. “Ah ! Il faut que je vérifie.” Il suspend l’audience. Quand on revient à 14 heures, il conteste ma version. “Le commissaire vous a demandé de venir pour ‘qu’on réexamine votre dossier avec la préfecture’. Avec la préfecture.” Apparemment, cela fait une différence. Je lui réponds que même si c’est cela qui avait été dit, ce n’est pas ce qui a été fait. Le jld me place pour quinze jours en rétention. On m’envoie au Mesnil-Amelot.

arrivée au cra

La situation est déjà difficile, mais l’arrivée au Mesnil-Amelot est tellement sécuritaire qu’on en sort complètement diminué. Il y a beaucoup de grilles à passer, beaucoup de grillages autour du centre. Les papiers sont vérifiés longuement. On est photographié pour la carte d’identification. Et ensuite c’est la fouille. Les stylos sont interdits, les téléphones portables avec appareils-photos aussi. L’argent est limité à 150 euros. Puis on est déshabillé, complètement, on est en slip. On vous fouille comme si vous étiez un criminel. C’est très dur. Enfin on arrive dans le centre lui-même. De nouveau on est contrôlé à la “gestion”. Fouille des bagages, vérification des papiers, etc. Le centre du Mesnil-Amelot est géré par des gendarmes. Il y a six bâtiments séparés. Au centre des lieux communs : la cour, une salle avec un baby-foot et la télé, et le réfectoire. L’ambiance est très stressante. On est juste à côté des pistes de l’aéroport, on entend tout le temps les avions. On est vraiment très proche de l’expulsion.

Chaque matin, il y a un affichage où il est écrit si le “titre de transport” et le “laissez-passer” [3] ont été obtenus. Si dans les deux cases, on lit “Oui”, on sait que l’expulsion est imminente. En journée, on peut circuler dans les bâtiments, sauf quand ils font le ménage. Je suis sûr qu’ils en profitent pour fouiller nos armoires. Toute la journée, on entend des annonces par haut-parleur. Si quelqu’un doit aller au consulat, si on a une visite, si on est libéré, on nous appelle. Mais pour les expulsions, ils appellent aussi. Quand on entend : “Untel, venez avec tous vos bagages”, on sait que l’expulsion est proche. La situation est tellement pesante que les gens ne sourient vraiment pas. Beaucoup regardent la télé toute la journée, d’autres restent dans leur chambre, sans aucun contact.

« j’ai bâti la france »

En toute situation, on essaie d’être en contact avec ceux avec qui on s’identifie. Les premiers jours, j’ai commencé à discuter avec des Maliens, un Mauritanien et un jeune Sénégalais. Ils m’ont donné beaucoup d’informations que je n’avais pas. Par exemple, qu’au bout de 33 jours de rétention, on doit être libéré. Ensuite, j’ai rencontré des Maghrébins. La plupart ont été arrêtés de la même façon que moi avec le même type de convocation pour “réexaminer votre dossier”. D’autres ont été arrêtés dans des taxiphones. J’ai sympathisé avec un jeune Tunisien, Abdel [4]. Lui, il a été arrêté dans un train. Il avait sa carte orange, mais les policiers lui ont demandé ses papiers. C’est là que j’ai commencé à ressentir un sentiment de révolte, à trouver vraiment cela malsain. J’ai pensé à faire une révolte pacifique. La première idée qui m’est venue, c’est d’écrire sur une feuille “Liberté, égalité, fraternité” et de la porter sur ma chemise au réfectoire, à midi. Simplement pour voir la réaction des gendarmes. Je pensais que peut-être cela les ferait réfléchir. J’en ai discuté avec mon voisin de chambre qui a trouvé ça bien. Nous sommes partis en parler aux autres à la salle télé. Immédiatement, Abdel a compris l’enjeu. Il est parti dans sa chambre et est revenu avec plein de feuilles. Moi, j’avais déjà un stylo que j’avais pu faire entrer. On a alors établi une liste de slogans : “Suis-je un humain ?”, “France : pays de mon enfance”, “Je suis rouge de sang”, “Je suis Français”, “Je suis intégré”, “J’ai transpiré pour la France”, “J’ai bâti la France”, “Humanisme ?”, “On n’est pas que des chiffres”, “L’immigration enrichit”, “Non à l’arbitraire”, “Les immigrés ont-ils des droits ?”, “Justice à deux vitesses”, etc. Chaque slogan, nous l’avons recopié trois fois, au cas où certains n’oseraient pas les porter et les jetteraient. On a fait près d’une centaine de feuilles puis on les a distribuées.

C’était le mercredi 19 décembre. Je suis arrivé au réfectoire à 12 heures 12, à peu près. Beaucoup y mangeaient déjà, mais ils n’avaient pas osé sortir leurs feuilles. La mienne, je l’avais accrochée sur le devant de ma chemise. Je portais “Non à la reconduite à la frontière”. J’avance dans le réfectoire. Le gendarme en faction me demande de retirer mon papier. Je refuse, je réponds que “Je ne fais rien de mal”. Il réitère sa demande ; je refuse. Il est très poli et calme. Il appelle sa direction. À ce moment-là, ceux qui sont déjà dans le réfectoire commencent à sortir leur bout de papier. Certains le coincent avec leur bonnet, d’autres dans leur chemise, d’autres commencent à le brandir tout en mangeant. Tout cela sans dire un mot, dans le silence. Alors on a vu des gendarmes venir de partout. Ils devaient s’attendre à une “explosion”, comme ils disent. Le chef du centre est arrivé avec un cahier et un stylo. Il commence à noter les slogans. Il note, il regarde, il note, il note, il note. Il ne sait pas à qui s’adresser, il va dans la salle, il note, il regarde dans tous les sens. Finalement, il annonce qu’il recevra cinq personnes, “pas plus” le jour même à 17 heures.

À la fin du repas, nous nous sommes réunis dans la salle de télé. Et c’est là que les gens qui ne disaient rien avant ont commencé à prendre la parole. Certains ont parlé des arrestations, d’autres des conditions de vie dans le centre. D’autres ont évoqué les procès-verbaux qui sont presque identiques. C’est comme si on avait juste changé le nom et la date de naissance. Et aussi, les jugements qui sont faits à la va-vite, où on ne vous donne même pas la parole cinq minutes. On a parlé des malades qui étaient dans le centre, notamment une femme qui avait la tuberculose. C’est comme ça qu’on a écrit un cahier de doléances. Je prenais les notes. À la fin, on avait vingt-quatre points. L’assemblée a décidé qui ira au rendez-vous : Abdel, Paul Wem, moi-même, ainsi qu’un Congolais et un Camerounais. À 17 heures, le chef de centre arrive avec ses collègues. Je lis les doléances, j’explique. Il prend des notes. Honnêtement, il nous écoute. Ensuite, il s’engage à répondre pour les points qui concernent la gestion du centre d’ici 48 heures. Par contre, pour ce qui concerne les dossiers à réexaminer, il dit que ce n’est pas son domaine. Lui, il est “militaire”, il est là “pour expulser”, “c’est son travail”. Il s’engage quand même sur les cas “difficiles” qu’on veut lui présenter. Il va “essayer d’appeler les préfectures pour voir si les dossiers peuvent être réétudiés”. C’est la première fois qu’on a vu qu’il y avait peut-être une issue pour certains. Nous lui avions également demandé de rencontrer une personnalité politique, par exemple le ministre de l’Immigration. On a senti qu’il n’avait pas de pouvoir là-dessus. C’est pour cela que nous avons décidé d’aller plus loin et de contacter des journalistes.

faire du bruit

C’est grâce à mon employeur que j’ai obtenu tous les numéros. J’ai appelé ma responsable quand j’étais à Cercottes, puis quand je suis arrivé au Mesnil-Amelot. Je lui ai tout expliqué, elle tombait des nues. Mais elle m’a tout de suite soutenu. C’est elle qui a cherché tous les numéros de téléphone de journalistes. J’ai commencé à appeler la presse le 21 décembre. Certains journalistes m’écoutaient, d’autres me disaient qu’ils avaient “déjà traité le sujet”. Des articles sont sortis sur le net, puis dans L’Express, Le Parisien, Libération. Le lendemain, j’ai décidé d’appeler les radios. J’ai fait trois interviews : France bleue, Fréquence Paris Pluriel et Radio Soleil. Moi, je voulais que ça fasse du bruit et que la population française sache ce qui se passe dans les centres. C’est pour cela qu’ensuite, on a décidé qu’il fallait joindre les télés. Pour appeler, j’utilisais mon portable et les cabines publiques. Les gendarmes étaient évidemment au courant de tout. Une personne qui travaillait à la gestion nous donnait des infos, elle a même découpé un article sur ce qui se passait au centre.

politique du chiffre

Très honnêtement, je ne me suis pas révolté pour moi-même. Je me fichais de mon cas, je pensais être expulsé. Ce sont les histoires personnelles des autres qui m’ont révolté. Le préfet m’a dit que je n’étais pas régularisable, n’ayant pas de famille en France, ni une durée de séjour suffisante. D’accord. Mais au centre, j’ai rencontré des gens qui ont une famille, qui sont en France depuis treize, dix-neuf, vingt-deux ans et ils sont retenus. C’est une politique absurde.

Voici quelques exemples : je rencontre un Sud-Africain, consultant financier, en France depuis 19 ans. Il est vraiment abattu. Sa femme est française, ses enfants sont français. Il a été arrêté à un contrôle routier. Son titre de séjour a expiré. Il n’a pas eu le temps de le faire renouveler parce qu’il était hospitalisé. Il montre des certificats médicaux, mais les policiers ne cherchent pas à comprendre et l’envoient en rétention. Heureusement il sera libéré au tribunal.

Il y avait aussi ce Malgache, qui ne sortait pas de sa chambre. Il avait vraiment peur. Je lui avais proposé de raconter son histoire au chef, mais il a refusé. Pour lui, il fallait rester calme : “Si tu fais tes trente-deux jours, ils n’ont pas ton passeport, ils n’ont pas ton laissez-passer, ils vont te libérer.” Je lui ai dit que j’étais d’accord pour prier, mais qu’il fallait aussi se battre. Cet homme est en France depuis treize ans, il a deux enfants nés ici. Il a renouvelé son titre de séjour quatre fois. La cinquième fois, on lui a refusé. Il est lui aussi arrêté lors d’un contrôle routier. Cet homme est soutenu par sa mairie, l’école de ses enfants. Et le dimanche 23 décembre, il aura fait ses trente-deux jours. Il doit sortir. En plus, son consul lui a confirmé qu’il ne délivrerait pas de laissez-passer. Pourtant, le 22, son laissez-passer est accordé. Le 23, il est emmené. La suite de l’histoire, on l’a sue par les gendarmes. Je lui avais conseillé de refuser d’embarquer dans l’avion. Mais il l’a fait de manière molle, il a pleuré. Il a finalement été libéré, mais seulement grâce au commandant qui a refusé de l’emmener. Des histoires comme cela, il y en avait plein. On est en train de briser des familles, c’est n’importe quoi ! C’est ça, c’est la pression du chiffre.

grève de la faim

Une autre chose nous a choqués : ce sont les consuls qui acceptent de délivrer les laissez-passer. On a donc décidé d’écrire une lettre pour dénoncer les pratiques de corruption, leur dire qu’ils ne devaient pas accepter des petites sommes pour faire expulser des compatriotes qui nourrissent des familles au pays. On en a discuté longtemps. Au début, on voulait signer la lettre, un ressortissant par pays. Mais c’était trop compliqué. Finalement, on a écrit une lettre “À tous les consuls”, qui a été faxée le même jour à toutes les ambassades par mon employeur. Nous avions des réunions tous les jours. Le mercredi 26 au soir, on a discuté de ce que nous devions faire maintenant. On s’est décidé pour une grève de la faim. D’autres voulaient tout casser, mais j’ai refusé. Je pensais qu’on ne pouvait pas faire le poids face aux gendarmes. Nous avons aussi décidé de passer la nuit dehors : on a dit à tout le monde (environ cent-vingt personnes) de s’habiller chaudement et de descendre avec sa couverture. En fait, on voulait rester dans la salle télé. Mais nous avons vite été délogés. Le chef est alors venu me voir. Il jouait à l’homme sympathique. “Il fait froid, vous devez rentrer, vous dites qu’il n’y a pas assez de chauffage, c’est vous qui vous mettez en difficulté”. On a refusé. On s’est alors installé dans la cour. À 23 heures, on a commencé à ne plus tenir le coup, il faisait très froid. On est rentré dans nos chambres. Le chef avait l’air embêté, il n’arrêtait pas d’appeler sur son portable. Mais on a senti qu’il pouvait utiliser la force. Il nous a donné rendez-vous pour le lendemain et a ajouté “Demain, c’est un grand jour”. Avec Paul et Abdel, on a tout de suite pressenti qu’ils voulaient nous diviser. Effectivement, le lendemain, c’est ce qui a été fait.

Le jeudi 27, on rencontre à nouveau le chef vers 11 heures. Puis vers midi, une équipe de France 2 vient. Les journalistes sont de l’autre côté des grilles à une centaine de mètres. Je fais l’interview sur mon portable et je leur crie tout ce que j’ai sur le cœur. En même temps, la grève de la faim débute. Tout le monde suit, sauf les Chinois et les Indiens. Au départ, il y a un malentendu : certains pensaient que la grève commençait au petit-déjeuner, d’autres à midi. Donc beaucoup ont pris leur petit-déjeuner. Alors, à l’heure du déjeuner, avec Abdel, on se pose à l’entrée du réfectoire pour dissuader ceux qui veulent venir manger. La grève fonctionne très bien. Mais les gendarmes comprennent tout de suite qu’il se passe quelque chose : ils prennent nos cartes. Vers 14 heures, j’ai une visite. C’est le membre d’une association de soutien aux sans-papiers, qui me donne des cartes téléphoniques, m’explique les répercussions dehors. À la fin de la visite, on me fait attendre ; je ne suis pas fouillé. Je comprends que je ne vais pas y retourner. L’un des gendarmes me dit : “Transfert”.

transfert

Dans l’après-midi, j’ai été transféré à Vincennes et Abdel a été envoyé à Chelles [5]. Quant à Paul, il sera expulsé plus tard de manière violente [6].

Pendant le transfert, je n’ai pas dit un mot, mais je ne pensais qu’à une chose : faire la même chose qu’au Mesnil-Amelot. Mais à Vincennes, l’ambiance est différente, c’est plus tranquille. Les gars rigolent, discutent, regardent la télé. J’ai d’abord pensé qu’ils étaient insouciants. En fait, les retenus étaient divisés. J’apprends que les Maghrébins ont essayé de faire une grève de la faim. Mais les Maliens n’ont pas suivi et cela n’a pas marché. Pour eux, c’est plus facile : leur consulat ne délivre pas les laissez-passer.

Le lendemain matin, je vais voir la communauté malien ne. Je leur explique toute l’histoire au Mesnil-Amelot. Puis je demande : “Maintenant, qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ?” Ils ont répondu : “Grève de la faim. Mais avec les Maghrébins”. Je réunis tout le monde. On décide de débuter la grève de la faim le samedi 29. Nous étions au cra 1 [7]. On ne peut pas accéder au cra 2, mais on peut appeler là-bas car on a les numéros de téléphone des cabines. Là aussi, certains veulent aller plus loin qu’une grève de la faim. Je refuse. On discute aussi de détruire toutes les cartes. Je refuse aussi. Parce que si quelqu’un est convoqué à l’infirmerie, au consulat ou s’il doit être libéré et qu’il n’a pas sa carte, ça peut lui créer un préjudice. Je propose qu’on cache toutes les cartes dans un lieu sûr et qu’on refuse les appels. Car à Vincennes, il y a des appels tout le temps, y compris la nuit. Le centre est tenu par des policiers, pas par des gendarmes. Ils sont beaucoup plus durs et plus violents.

Le soir également, mais j’étais déjà dans ma chambre, des retenus ont essayé de passer la nuit dehors. Les crs ont envahi le centre. Ils ont fermé les bâtiments. Ceux qui étaient dehors ne pouvaient plus rentrer, ceux qui étaient dedans ne pouvaient plus sortir. Il y a eu du tabassage cette nuit-là, c’est certain.

grève de la faim II

La grève de la faim a commencé le 29 décembre. Je n’ai pas pu la faire, car ce jour-là, j’étais convoqué au Tribunal de grande instance en raison de mon transfert. Suite aux interviews que j’avais données, les associations qui étaient venues au Mesnil-Amelot avaient beaucoup mobilisé. Il y avait aussi mes amis d’Orléans. C’était fou. Finalement, j’ai été libéré à cause d’un vice de procédure lors de mon transfert : le procureur et le jld auraient dû en être informés préalablement. J’étais avec deux Chinois. On nous a dit : “Allez à votre centre récupérer vos affaires et rentrez par vos propres moyens.” On nous libère dans la nature ! On n’a aucun sou, on ne connaît personne et on doit retourner à Vincennes. On nous ré-expose aux policiers. Heureusement, j’avais mon portable, j’ai appelé les contacts que j’avais.

Des regrets, je n’en ai aucun. Par nature, je ne suis pas quelqu’un de révolté, je n’ai jamais été dans une manifestation. Ce que j’ai fait au Mesnil-Amelot, c’était ma première expérience militante. Je ne connaissais rien de la situation dans les centres de rétention, ce que vivaient les sans-papiers. Et puis, je me suis rendu compte en en parlant à mon employeur qu’elle non plus ne connaissait pas cette réalité. Ceux qui sont retenus dans les centres doivent faire des choses pour que l’extérieur puisse les aider. Parce que l’extérieur ne peut pas rentrer. Il faut que la population française sache ce qui se passe là-bas. Ensuite, beaucoup de personne m’ont dit que ce que j’avais fait, “c’était courageux”. Ils m’ont encouragé. C’est vrai que c’est souvent la peur qui nous pousse à tout accepter. Mais moi, je me suis dit qu’il existe des moyens de lutter sans se faire taper. »

Depuis le 29 décembre 2007, la situation d’Abou N’Dianor est inchangée. Il est toujours sans-papiers.

[1] Après coup, Abou N’Dianor comprendra qu’il a été placé en garde à vue, au local de rétention de Cercottes avant d’être placé en rétention au cra du Mesnil-Amelot.

[2] La Cimade intervient dans les cra pour apporter un soutien juridique aux retenus dans le cadre d’une convention avec l’État, qui arrive à échéance à la fin de l’année 2008. Dans le nouvel appel d’offre publié en septembre, il apparaît clairement que Brice Hortefeux souhaite contraindre les associations à ce qu’il qualifie de devoir de neutralité et de confidentialité, interdisant de fait toute possibilité de témoigner des pratiques observées dans les cra.

[3] Qui doit être délivré par les consulats pour que leurs ressortissants puissent être éloignés. Certains pays refusent de les délivrer. Mais beaucoup se sont engagés par des accords bilatéraux avec la France, signés ces dernières années, à faciliter la délivrance des laissez-passer.

[4] Le prénom a été changé.

[5] Abdel sera ensuite libéré.

[6] Paul Wem est Camerounais, mais pour se protéger d’une expulsion, il a prétendu être né à Libreville, espérant que le consulat du Gabon refuserait de fournir un laissez-passer à quelqu’un qui n’est pas Gabonais. Les autorités consulaires gabonaises vont pourtant le délivrer, sans que Paul soit présenté au consulat, au mépris de la loi. Paul Wem est expulsé le 4 janvier 2008, alors que le Tribunal administratif de Melun n’a pas encore statué sur le recours contre son arrêté de reconduite. Il sera ligoté et bâillonné par quatorze policiers avant d’être placé dans l’avion. Arrivé au Gabon, les autorités refusent de faire entrer sur leur territoire un ressortissant camerounais. L’ambassade de France refuse qu’il soit ramené à Paris et le Cameroun refuse de payer son rapatriement. Il restera dix-sept jours dans la zone d’attente de Libreville avant qu’un compatriote lui paye un billet d’avion jusqu’à Yaoundé. Paul Wem avait quitté le Cameroun il y a seize ans. Il en a passé treize en Belgique avant d’arriver en France en 2005.

[7] Le centre de rétention de Vincennes est constitué de deux centres totalement séparés : le cra 1 et le cra 2.

Source : http://www.vacarme.org/article1673.html

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