Le ministère de l’identité nationale et de l’immigration: supprimé ? 17 novembre 2010, Jérôme Valluy, Bloc Médiapart

Le ministère de l’identité nationale et de l’immigration: supprimé ?

Il y a de bonnes raisons d’en douter : d’abord parce que cette création ministérielle de Sarkozy et Hortefeux puise ses racines dans une histoire politique antérieure de plusieurs décennies à son officialisation dans l’organigramme gouvernemental ; c’est, depuis la colonisation, l’histoire de la xénophobie d’Etat puis celle des guerres de libération et du retour du nationalisme dans la vie politique française et européenne. Il ne faut donc pas confondre l’utilisation opportuniste d’une tendance historique pour accéder au pouvoir ou le conserver, avec la tendance elle-même. Et celle-ci perdure depuis trop longtemps pour s’interrompre subitement à l’heure d’un simple changement d’intitulé ministériel.

En 2007, la création de ce ministère procéda d’un regroupement de compétences et de directions ministérielles préexistantes, parfois depuis des décennies, dont furent dépouillés d’autres ministères : Intérieur, Affaires étrangères, Affaires sociales, Education nationale, Justice… Le ministère de l’Intérieur demeura dominant sur la nouvelle structure par la voie des détachements de ses hauts fonctionnaires. Les services furent reconfigurés au point de ne plus pouvoir revenir aisément dans leurs structures ministérielles d’origine. Des dotations budgétaires et des locaux furent attribués. Tout cela ne disparaît pas non plus par la magie d’un changement d’intitulé ou de rattachement institutionnel. Bien des ministères furent « fusionnés » par le passé sans jamais disparaître : le travail et la santé en 1966, le logement et les transports en 1984, la culture et l’éducation nationale en 1992…

Il faut certes attendre encore la publication au Journal Officiel des Lettres de Mission puis des Décrets d’attribution de compétences ministérielles. Mais il semble bien que le nouveau ministère n’ait été que renommé en vue d’une banalisation de son image… avec un maintien à l’identique de ses missions et de ses moyens. Fini le comique de situation du grand débat sur l’identité nationale devant des préfets médusés ; place à la rigueur répressive et routinière des politiques sécuritaires où les mêmes seront plus à l’aise. Cette variation d’image s’intègre aussi à une stratégie électorale : en début de quinquennat il fallait marquer la mémoire des futurs électeurs d’extrême droite par une politique ostentatoire, voire folklorique, de nationalisme et de xénophobie ; en fin de période, il faut rassurer l’électorat conservateur en revenant à une image plus classique et technocratique de rigueur policière.

Cette banalisation d’image n’est pas pour autant un renoncement à l’action. De l’autre côté, le ministère de l’immigration se trouve placé sous l’autorité d’un homme de confiance du Président, Brice Hortefeux, qui reprend ainsi la main sur sa propre création mais à partir d’une position politique renforcée, par rapport à 2007, et d’une position de ministre de l’intérieur qui lui manquait alors. Cela garantit la continuité des politiques xénophobes et répressives engagées ces dernières années et assure même une facilité nouvelle dans la mobilisation des moyens policiers contre les étrangers. La banalisation symbolique peut donc s’accompagner dans les prochains mois d’un durcissement de l’action publique.

Banalisation et durcissement vont d’autant mieux ensemble que la remaniement vient étayer l’idée centrale du sarkozysme faisant de l’immigration un simple problème de police des étrangers, de délinquance du séjour, de maintien de l’ordre (identitaire, linguistique, religieux…). L’euphémisme du précédent intitulé qui semblait relier les questions migratoires à l’action sociale (« intégration ») et aux enjeux internationaux (« développement ») ne trompe plus personne après trois années d’inactivité. Il ne reste qu’un seul bilan et qu’une seule idée : le rattachement de l’immigration à la fonction policière pour parachever les efforts de stigmatisation de l’immigration comme problème, risque ou menace… Il ne reste donc de l’immigration plus que la « racaille » ; CQFD.

L’épisode sarkozyste du ministère de l’identité nationale n’aura pas été vain d’un autre point de vue : il aurait sans doute été plus difficile de faire passer l’ensemble des compétences, directions, budgets et personnels issus des autres ministères directement dans le portefeuille de l’Intérieur… Il fut un ministre de l’Intérieur qui probablement en rêva avant de devenir président. En regroupant l’ensemble de ces moyens ministériels dans une structure nouvelle et en faisant basculer plus tard le tout dans le giron de l’Intérieur, Sarkozy augmente le poids politique de ce ministère mais aussi du fidèle Hortefeux qui maîtrise maintenant correctement les rouages des deux domaines : l’intérieur et l’immigration. Ce renforcement pèse, au bénéfice du président, dans les rapports de forces au sein de la majorité pour la période électorale des dix-huit prochains mois.

L’opération lui bénéficie également par la division de ses adversaires : la création du Ministère de l’identité nationale, par son intitulé inédit et ses initiatives outrancières, avait créé des émois au centre de l’espace politique, chez les notables de droite et de gauche, chez les intellectuels et les humanistes… Focalisés sur le titre du ministère et sa dimension identitaire, ils se réjouissent aujourd’hui – trop vite – de ce qui paraît être un recul du président. Malgré quelques précautions, leurs chants de victoire peinent à être contenus. Pourtant chez les opposants de Sarkozy, la victoire des uns pourrait bien être la défaite des autres, des immigrés en particulier et de la résistance au nationalisme xénophobe… si le centre droit et le centre gauche renoncent à se battre contre ce ministère de l’immigration banalisé, dont les deux candidats en 2007, François Bayrou et Ségolène Royal, envisageaient sereinement la création.

Ce « ministère de l’immigration », par un intitulé moins polémique et par un déplacement-rattachement que bien d’autres portefeuilles ont connu avant lui… risque de se banaliser un peu plus dans la vie gouvernementale de notre pays et dans l’organisation de l’État. Autant le caractère outrancier du précédent ministère n’aurait probablement par survécu à une alternance gouvernementale, autant le risque est grand de voir ce nouveau ministère de l’immigration banalisé, aujourd’hui rattaché au ministère de l’intérieur, demain peut être autonome ou rattaché à un autre ministère, s’implanter durablement et plus profondément encore dans la structure de l’État, dans ses fondements idéologiques, dans ses référentiels d’action publique, dans son organisation administrative…

Il y a donc de bonnes raisons de continuer à exiger politiquement la suppression du ministère de l’immigration comme appellent à le faire, pour la date anniversaire de création dudit ministère, des dizaines d’organisations, des élus de toutes sensibilités politiques et plus d’un milliers de signataires : http://www.reseau-terra.info/wordpress/

17 Novembre 2010 – Blog Médiapart, par Jérôme VALLUY

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