L’immigration clandestine nuit-elle à l’économie ? par Arian Campo Flores (Newsweek 14-05-2010 via le Nouvel Obs)

Précarité du travail, coût pour les finances publiques et xénophobie sont quelques-unes des raisons qui poussent (à tort) les Américains à le croire. Mais ce n’est pas tout. > Cet article a été publié sur le site de l’hebdomadaire Newsweek le 14 mai.

Au cœur du débat sur l’immigration illégale, on trouve une question clé : l’immigration est-elle bénéfique ou nuisible à l’économie ? Dans l’ensemble, le grand public pense qu’elle est nuisible. Dans un récent sondage New York Times/CBS News, 74 % des personnes interrogées ont déclaré que l’immigration illégale nuisait à l’économie, contre 17 % qui considèrent qu’elle la renforce. Pourtant, chez la plupart des économistes le consensus est que l’immigration, aussi bien légale qu’illégale, apporte une contribution positive à l’économie. Les immigrés fournissent une main-d’œuvre peu coûteuse, permettent une baisse de prix aussi bien des fruits et légumes que des maisons neuves, qui permet au consommateur de dépenser un peu moins pour ses achats. Ils contribuent également à garnir les caisses — et à financer les pensions — de retraite d’une main-d’œuvre américaine vieillissante qui dans les décennies prochaines va partir en retraite en nombre très important. Comment, en conséquence, expliquer un tel décalage entre la perception de l’impact de l’immigration sur l’économie, et la réalité des faits ?

Sur la question, bon nombre de théories sont bien connues. Certaines renvoient aux ravages de la Grande Dépression, et soulignent l’inquiétude et la menace ressentie par les gens devant un afflux de nouveaux travailleurs (le sentiment anti-immigration était néanmoins très ancré bien avant le crash de 2008). D’autres mettent l’accent sur le poids que les immigrés sans papiers font peser sur les services publics, écoles, hôpitaux ou prisons. D’autres, encore, soulignent le rôle de la question raciale, et font l’hypothèse que l’étranger fait office de dépositaire bien pratique des peurs et de l’insécurité du pays. Chacune de ces explications comporte une part de vérité, mais elles sont insuffisantes.

Pour mieux comprendre ce qu’il se passe, il faut étudier la façon dont l’impact de l’immigration est ressenti. Bien que son effet soit positif dans l’ensemble, coûts et bénéfices sont distribués de façon irrégulière. David Card, économiste à l’Université de Californie – Berkeley note que ceux qui bénéficient le plus directement de la main-d’œuvre peu coûteuse que constituent les immigrés sont les entreprises et les employeurs – les usines d’emballage de viande du Nebraska, par exemple, ou les entreprises agricoles de la vallée de Californie. Il est certain que les économies réalisées par ces entreprises se traduisent par des prix plus intéressants à l’étalage, mais combien de consommateurs font ce lien lorsqu’ils passent en caisse ? Quant aux inconvénients de l’immigration illégale, ils sont également concentrés. Les travailleurs peu qualifiés autochtones sont ceux qui souffrent le plus de la concurrence du travail importé. Selon une étude menée par George Borjas, économiste à Harvard, l’immigration a engendré une baisse de 9 % des salaires des Américains ayant quitté l’école avant la fin des études secondaires entre 1980 et 2000. Et les sondages indiquent, sans surprise, que les gens qui n’ont pas de diplôme d’étude secondaire sont plus nombreux à s’opposer à l’immigration illégale.

Il existe un autre déséquilibre dans la façon dont sont distribués les coûts et des bénéfices de l’immigration. De nombreux travailleurs sans papiers versent de l’argent au gouvernement fédéral, sous forme de cotisations retraite et d’impôts sur le revenu, et obtiennent moins en échange, indique Gordon Hanson, économiste à l’Université de Californie – San Diego. Au niveau des états et des municipalités, toutefois, c’est une autre histoire. Les immigrés contribuent également, via les impôts fonciers et la TVA, mais ils consomment plus de services publics – écoles, santé et retraite. Au final, selon Hanson, le gouvernement fédéral empoche un excédent, tandis que les « états payent l’addition ».

Ceci alimente un certain ressentiment dans les rangs des contribuables. Dans un mémoire daté de 2005, Hanson analyse la façon dont les effectifs de la population des sans papiers et son utilisation des aides publiques influence les opinions envers l’immigration. Il constate qu’au sein des travailleurs faiblement qualifiés, l’opposition à l’immigration provient principalement de la menace concurrentielle que constituent les nouveaux arrivants. Chez les employés très qualifiés, jouissant d’un meilleur niveau d’éducation, l’opposition est plus forte dans les états où d’une part le nombre d’immigrés est important et d’autre part, où les services sociaux sont les plus généreux. Ce qui les inquiète le plus ces derniers, entre d’autres mots, c’est le poids budgétaire de l’immigration. Cette conclusion est étayée par une autre constatation : cette opposition tend à faiblir lorsque la pression fiscale s’allège, comme ce fut le cas lors de la réforme des retraites des années quatre-vingt-dix, qui a limité les droits des immigrés à certaines prestations.

Outre ces explications économiques aux opinions anti-immigration, il existe une cause démographique. Les immigrés illégaux étaient traditionnellement concentrés dans une poignée de grands états, tels que la Californie, le Texas et New York. Dans les années quatre-vingt-dix, toutefois, ils ont commencé à se disperser en masse, allant chercher les emplois dans les contrées les plus éloignées du pays. En conséquence, entre 1990 et 2008, la part de la population dépourvue de papiers résidant en Californie est passée de 42 % à 22 %, selon le Pew Hispanic Center. Un groupe de 28 états à croissance rapide, Caroline du Nord et Georgie, par exemple, a plus que doublé sa part, passant de 14 % à 32 % entre 1990 et 2008. Dans ces zones, les autochtones qui n’avaient eu jusque-là que très peu de contacts avec les immigrés sans papiers se sont sentis dépassés par cette évolution soudaine. Le débat sur l’immigration illégale, qui jusque-là ne les touchait que peu, a commencé à se poser avec acuité au sein de leurs communautés.

Dans un nouveau livre, « Brokered Boundaries » (« Marchands de frontières ») Douglas Massey et Magaly Sánchez citent des études indiquant que ces changements démographiques soudains ont tendance à engendrer l’émergence d’un sentiment anti-immigration, lorsqu’ils sont repris dans un discours politique incendiaire. Au cours des dernières décennies, soulignent-ils, une certaine thématique de la « menace latino » s’est imposée dans le discours politique et dans la presse. Dans les années quatre-vingt, le président Ronald Reagan a entrepris de propulser l’immigration au rang de question de « sécurité nationale », écrivent-ils. Dans les années quatre-vingt-dix, l’image de l’immigré profiteur fut largement diffusée. Et dans les années 2000, on a vu un Lou Dobbs, s’élevant contre cette « invasion d’immigrés illégaux » qui « déclaraient la guerre aux classes moyennes ». « La majorité des Américains est plus partagée qu’hostile [à l’immigration illégale]« , déclare Massey, professeur à Princeton. Mais « la part d’hostilité est à même d’être mobilisée de temps en temps » par ce qu’il qualifie « d’entrepreneurs anti-immigration ».

Le paradoxe, c’est qu’en dépit de ce débat enflammé, le bénéfice net de l’immigration est minime (environ un dixième de points de croissance pour le PIB, selon Hanson). Même pour les plus touchés – les travailleurs faiblement qualifiés, ou les résidents californiens – l’impact est loin d’être dramatique. « Les vociférations ont tendance à dominer notre perception de la situation », confirme Daniel Tichenor, professeur de sciences politiques à l’Université de l’Oregon. « Mais lorsqu’on met bout à bout tous ces facteurs, et que les économistes font leurs calculs, on constate un gain net, bien que peu élevé ».

Dommage que la plupart des gens ne s’en rendent pas compte.

Par Arian Campo-Flores

Traduction de l’américain par David Korn

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