Interwiev d’Olivier Le Cour Grandmaison – El Watan (Algérie) – 25 mai 2011

Olivier Le Cour Grandmaison : «Le pire est à craindre de nouveau»

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L’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison est co-initiateur de l’ «Appel contre le racisme, contre la politique d’immigration du gouvernement et pour la régularisation des sans-papiers ».

- Le collectif national D’ailleurs nous sommes ici, dont vous êtes l’un des principaux initiateurs, appelle à des manifestations le 28 mai contre la politique de l’immigration du gouvernement et pour la régularisation des sans-papiers.  Quel est l’objectif de ces manifestations ?

«L’Appel contre le racisme, la politique d’immigration du gouvernement et pour la régularisation des sans-papiers» a été lancé par Jérôme Valluy (enseignant-chercheur à l’université de Paris I) et moi-même, enseignant-chercheur à l’université d’Evry-Val-d’Essonne – en novembre 2010 sur la base d’un double constat. Premier constat : depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, nous sommes confrontés à la pire des politiques jamais mises en œuvre depuis 1958 à l’encontre des immigrés.
Cela s’est traduit d’une part par la mise en place du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, ce qui est sans précédent dans l’histoire de la République et sans équivalent dans aucun autre Etat membre de l’Union européenne.

La disparition de ce «ministère de la Honte» n’a strictement rien changé aux orientations appliquées par le gouvernement. Pire encore, la nomination de Claude Guéant au poste de ministre de l’Intérieur a eu pour conséquence une nouvelle aggravation puisqu’il s’en prend désormais à l’immigration régulière, aux demandeurs d’asile et même aux «enfants d’immigrés». Sinistre involution.
Par ailleurs, nous avons assisté à l’établissement d’un véritable plan quinquennal d’expulsions qui couvre toute la mandature du chef de l’Etat et qui se traduit par près de 30 000 expulsions par an depuis 2007. Sachant que pour expulser ce nombre d’étrangers, il faut, en moyenne, en arrêter trois fois plus, cela signifie que près de 100 000 personnes sont arrêtées chaque année pour réaliser cette abjecte «politique du chiffre», comme on dit au gouvernement. De là aussi, la multiplication des contrôles au faciès, c’est-à-dire des contrôles de type raciste comme l’a montré une enquête conduite par deux chercheurs du CNRS à Paris et dans la région parisienne. Cette enquête prouve que la probabilité d’être contrôlé est 6 à 8 fois plus élevée pour les personnes de type maghrébin ou noir que pour les personnes de type européen.

Deuxième constat, face à cette politique, l’absence de riposte nationale et unitaire des gauches parlementaires et radicales contrairement à ce qui s’est passé sur les retraites ou la défense du service public, par exemple. De ce point de vue, le gouvernement est trop longtemps resté fort des faiblesses de l’opposition politique, syndicale et de celle des associations. L’Appel et le Collectif national D’ailleurs nous sommes d’ici a pour objectif la construction d’une riposte qui soit à la hauteur de la gravité des enjeux, à savoir une riposte nationale et unitaire sur la base de revendications précises, contre le racisme, la politique d’immigration du gouvernement et pour la régularisation des sans-papiers.

- Dans votre Appel, vous invitez à la constitution d’un mouvement antiraciste national et unitaire. Cet appel a-t-il été entendu ?

L’appel lancé au mois d’octobre est aujourd’hui signé par des dizaines d’organisations politiques qui vont de la Convention pour la VIe République au NPA en passant par Europe-Ecologie-Les-Verts, la Fase, le Parti communiste notamment. A cela s’ajoutent des dizaines d’organisations syndicales, plus de 200 associations nationales et locales et plus de 250 signatures d’élus locaux, députés et parlementaires européens.

Enfin, et pour le Collectif national d’Ailleurs nous sommes d’ici, c’était très important, il existe désormais une soixantaine de collectifs unitaires et locaux qui, le 28 mai 2011, appellent à des manifestations partout en France. De plus, des organisations importantes comme la LDH, la CGT et le Parti de gauche, qui ont refusé de signer l’Appel national pour des raisons qui, à dire vrai, m’échappent, ont néanmoins décidé de se joindre aux manifestations prévues, ce dont je me félicite.

Reste que le 28 mai ne doit pas être l’épilogue de cette mobilisation, mais bien plutôt le prologue d’un mouvement qui doit se prolonger, car il est clair que la question de l’immigration va demeurer, dans les semaines et les mois à venir, et hélas au cours de la campagne de la présidentielle en 2012, au plus haut de l’agenda politique du gouvernement. De là, la nécessité de faire entendre d’autres voix que les voix xénophobes du Front national, du gouvernement et de l’UMP.

- Le collectif national  D’ailleurs nous sommes ici revendique la régularisation des sans-papiers, alors que le ministre de l’Intérieur veut limiter l’immigration de travail. Est-ce réalisable? Peut-on se passer d’immigrés ?

Depuis la nomination de Claude Guéant au ministère de l’Intérieur, on assiste à une nouvelle radicalisation de la politique anti-immigrés marquée par la multiplication de discours xénophobes et le vote de nouvelles dispositions encore plus restrictives comme en témoigne sinistrement la loi Besson votée il y a peu à l’Assemblée nationale.
De ce point de vue, et en matière d’immigration, la politique mise en œuvre par le gouvernement sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy doit être interprétée comme un lepénisme de moins en moins réformé puisque Claude Guéant multiplie les déclarations fracassantes en accusant les immigrés de tous les maux. La dernière en date : la désignation «des enfants d’immigrés» comme les responsables de l’échec scolaire.

Hantée par la perspective de perdre l’élection présidentielle de 2012, la majorité a fait un choix : donner à l’électorat du Front national le maximum de gages afin que celles et ceux qui auront voté au premier tour pour cette dernière organisation politique se désistent en faveur du candidat de l’UMP, Nicolas Sarkozy. De ce point de vue, Claude Guéant exécute avec une servilité remarquable les orientations de celui qui l’a fait ministre, à savoir le chef de l’Etat. De plus, après les pseudo-débats sur l’identité nationale, la «laïcité», où l’on a entendu de nombreux ministres tenir des propos racistes, xénophobes et islamophobes, l’UMP s’apprête à récidiver en organisant une initiative consacrée à l’immigration.
Au regard de ce qui s’est déjà passé et des dispositions législatives récemment votées, le pire est à craindre de nouveau.
*Olivier Le Cour Grandmaison. Universitaire. Dernier ouvrage paru De l’Indigénat. Anatomie d’un « monstre» juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, La Découverte/Zones, 2010.

Nadjia Bouzeghrane
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