Les vieilles recettes du FN pour relooker le capitalisme- L’Humanité – 16 mai 2011 – par Nasser Mansouri-Guilani

Politique – le 16 Mai 2011

Les vieilles recettes du FN pour relooker le capitalisme

Par Nasser Mansouri-Guilani, responsable à la CGT des questions économiques.

Alors que le FN dévoile des éléments de politique économique, l’économiste Nasser Mansouri-Guilani montre en quoi le parti de Marine Le Pen surfe sur les peurs et prône des solutions qui remettent en question le modèle social français.

L’écart grandissant entre les promesses électorales de Nicolas Sarkozy et le bilan de son gouvernement, la dégradation de la situation du monde du travail, l’accumulation des difficultés pour la majorité des salariés, des privés d’emploi et des retraités, surtout après la crise économique et financière de 2008-2009, sont propices au développement des idées de l’extrême droite. Les propos scandaleux de Laurent Wauquiez, ministre des Affaires européennes, concernant les bénéficiaires du RSA, dans la foulée de ceux de Claude Guéant, ministre de
l’Intérieur, concernant, notamment, la présence des immigrés sur le territoire français, attestent de cette dérive dans le discours de l’extrême droite. Le Front national profite de ce contexte. Tout en poursuivant la stratégie de son père, Marine Le Pen veut donner une image plus présentable de ce parti. Le FN cherche surtout à surfer sur les amertumes, les déceptions et les souffrances de nos concitoyens, particulièrement parmi les couches les plus défavorisées de la population. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’extrême droite procède ainsi. Et ce n’est pas la première fois non plus qu’une partie des couches sociales les plus défavorisées est séduite par des idées de l’extrême droite. À chaque fois, cette séduction a conduit au recul de la démocratie et à la régression sociale. La gestion des municipalités
par l’extrême droite en est la preuve la plus convaincante. Il est absolument nécessaire de dévoiler cette tentative de séduction du FN. L’enjeu est énorme pour les travailleurs et pour la démocratie.

  • Le FN, un parti traditionaliste 
et ségrégationniste

Sur le fond, le FN demeure un parti conservateur, traditionaliste et ségrégationniste. Dans les médias, on fait beaucoup de bruits sur le « changement d’orientation » du FN après l’élection de Marine Le Pen à sa présidence. Mais on oublie très souvent de souligner que les fondements du programme du FN demeurent inchangés (1). ,En effet, le FN continue de penser que la « cohésion de la nation » repose sur quatre piliers : la famille, l’école, l’armée et la religion. Le changement de présidence du FN n’a donc rien changé en la matière.

Par ailleurs, prétextant du « caractère sacré de la vie », le FN programme des reculs sociétaux importants et préconise, notamment, un référendum sur l’avortement. Rien, non plus, ne change en ce qui concerne l’approche ségrégationniste du parti d’extrême droite. Comme par le passé, le FN stigmatise les travailleurs immigrés et leur demande des efforts supplémentaires. Ainsi, le parti d’extrême droite revendique une majoration de 35 % des cotisations maladie et chômage des travailleurs immigrés. Comme par le passé, le FN mise sur les peurs : peur des salariés 
de perdre leur emploi, peur de se trouver et de rester en permanence dans la précarité ou dans le chômage, peur de l’étranger… Marine Le Pen reprend la stratégie initiée par ses prédécesseurs.

  • Des mots au gré
des circonstances

Marine Le Pen a fait beaucoup de bruits autour de son programme économique. En réalité, elle n’a pas fourni de programme digne de ce nom. Elle a simplement présenté quelques éléments au cours d’une « conférence de presse ». Les éléments dévoilés montrent bien que Marine Le Pen poursuit totalement la démarche démagogique de son père, tant sur la forme que sur le contenu. L’agressivité verbale vis-à-vis des adversaires s’accompagne de promesses gratuites et d’une reprise plus prononcée des mots d’ordre des forces progressistes.

Comme son père, Marine Le Pen accuse indifféremment la gauche et la droite. En même temps, elle n’hésite pas à donner une « tonalité sociale » plus forte à ses propos, à reprendre des mots d’ordre développés et défendus par des organisations syndicales et des partis politiques de gauche, tout en s’opposant à eux. Par exemple, elle parle de la « nationalisation de certaines banques » sans poser aucunement la question fondamentale de la finalité des banques et celle des droits des salariés. Cela montre que le FN demeure le parti de la démagogie. Comme par le passé, ses pratiques font fi de toute honnêteté intellectuelle. Le changement de sa présidence ne modifie pas cette réalité.

Dans le discours du FN, les mots changent en fonction des circonstances, du climat politique et social, de l’audience, mais les idées demeurent inchangées. ,La reprise opportuniste des mots d’ordre des forces progressistes témoigne du fait que, dans la foulée de son père, Marine Le Pen veut profiter de la grande déception provoquée par les politiques désastreuses du gouvernement.

L’insistance sur les « valeurs traditionnelles » (famille, école, armée, religion, stigmatisation des immigrés, notamment d’origines africaine et asiatique…) et la reprise des mots d’ordre des forces progressistes donnent un caractère totalement incohérent et contradictoire au discours du FN.

Cela rend difficile, surtout pour le citoyen peu familier avec les mécanismes profonds du fonctionnement de l’économie, de se rendre compte des contradictions entre le discours du FN et son « projet de société ».

  • La crise sociale : 
le terreau
de l’extrême droite

La reprise des idées et des mots d’ordre progressistes par l’extrême droite n’est pas un phénomène nouveau. Notre civilisation est en crise. Un aspect majeur de cette crise est bien l’accroissement des inégalités sociales et le développement de la précarité et de la pauvreté, y compris au sein du salariat (2). Aux yeux d’une partie de la population, particulièrement des plus défavorisés parmi lesquels un nombre croissant de travailleurs (salariés, privés d’emploi, retraités), les fortes mutations en cours provoquent un déracinement social, un désarroi devant un monde qui change trop vite, pour ainsi dire. ,Ce désarroi conduit dans certains cas à un rejet des valeurs démocratiques, à un déni de solidarités, à un repli sur soi, etc.

Ce contexte est très favorable au développement des idées de l’extrême droite, voire aux idées fascisantes. Il permet à l’extrême droite de récupérer des mots d’ordre développés par les forces progressistes. ,L’objectif de l’extrême droite est de gagner les voix des déçus, des « laissés-pour-compte », non pour résoudre leurs problèmes, mais pour abuser de leur confiance afin de renforcer le système d’exploitation capitaliste.

  • Le « nouveau discours social » du FN 
n’est pas si nouveau

Contrairement à ce qui est souvent dit dans les médias, Marine Le Pen n’innove pas dans le domaine du discours social. En la matière, le changement de vocabulaire du FN a débuté dans les années 1990. Marine Le Pen lui donne un accent plus prononcé. Depuis pratiquement deux décennies, l’accent du FN est devenu de plus en plus « socialisant » au fur et à mesure que se développaient la précarité, les inégalités et l’insécurité sociale (3). Par-delà le vocabulaire, le FN ne veut pas d’une France plus solidaire ; il veut une France où les capitaux français auraient davantage de liberté pour exploiter les travailleurs français.

Jean-Richard Sulze, un théoricien de la doctrine économique du FN, par ailleurs conseiller régional du parti d’extrême droite dans le Nord-Pas-de-Calais, résume bien la philosophie du « projet de société » de ce parti. Ce « projet » demeure fondamentalement ancré dans le capitalisme national : « Liberté du commerce et de l’industrie à l’intérieur du pays, garantie par un État gendarme, qui lui-même sera plus protecteur vis-à-vis de l’extérieur. » (4)

  • Un « État gendarme » pour mieux défendre 
les intérêts des détenteurs de capitaux

La référence à l’« État gendarme » n’est pas fortuite. Il ne faut pas voir dans cette référence une quelconque rupture avec les traditions capitalistes. Contrairement aux idées reçues et largement propagées par les libéraux, le système capitaliste n’a jamais fonctionné sans État. L’intervention de l’État a toujours été indispensable pour le maintien et le développement du système capitaliste et de l’exploitation des travailleurs. Bien sûr, le contenu de l’intervention de l’État est conditionné par les luttes sociales et politiques. Ainsi, les luttes sociales en France ont donné lieu aux avancées sociales en faveur des travailleurs. Et c’est bien ces avancées-là qui sont aujourd’hui visées, tant par la droite que par le FN. En effet, le FN ne cache pas son hostilité à l’égard des forces de progrès, des forces sociales qui luttent pour défendre les intérêts des travailleurs et développer les droits sociaux. Cela explique, entre autres, l’opposition du FN au puissant mouvement social contre la réforme des retraites. Cela explique aussi et surtout son hostilité vis-à-vis de la CGT.

  • Des propositions dangereuses
pour les travailleurs

Le FN attribue, en dernière analyse, les difficultés de la France à deux facteurs principaux : l’euro et les « étrangers » (soit les immigrés, soit les pays étrangers). En termes d’outil de politique économique, cette vision conduit le FN à proposer trois mesures principales : sortie de l’euro, protectionnisme accru, préférence nationale. En attribuant les difficultés de la France à ces facteurs, le FN vise en fait à camoufler la vraie cause de nos difficultés, à savoir la stratégie de dévalorisation du travail au profit des détenteurs de capitaux.

Menée par les entreprises et soutenue par l’État, cette stratégie a surtout abouti à un développement sans précédent de la précarité et des bas salaires, à un accroissement des inégalités sociales. Elle a aussi conduit à un affaiblissement du potentiel productif du pays et au recul de la France sur la scène internationale (5).Les idées avancées par le FN ne permettent pas de remédier à ces difficultés. Au contraire, elles risquent de les aggraver.

Voyons pourquoi.

  • Sortir de l’euro,
 pour mieux exploiter 
les travailleurs français

La sortie de l’euro est présentée comme la pièce maîtresse des propositions économiques du FN : l’euro sera remplacé par le franc ; un « nouveau franc » à parité avec l’euro serait rétabli (autrement dit, ce nouveau franc vaudrait 1 euro) ; ce franc serait ensuite dévalué de 20 % à 25 %. L’argument avancé pour défendre ces idées est la suivante : « Donner des marges de manœuvre au pays. » Pour ne pas heurter les salariés qui sont constamment mis sous pression par le patronat avec l’argument de « compétitivité », le FN se garde bien d’utiliser cette expression. Mais en réalité, sa proposition correspond bien à la stratégie patronale de gains de compétitivité sur le dos des travailleurs.

La proposition du FN consiste bien à opérer une « dévaluation compétitive » avec comme seul objectif d’améliorer la « compétitivité-prix » des produits français. Le FN reprend donc à son compte, sans le dire explicitement, la vieille recette de dévaluation de la monnaie nationale au détriment des travailleurs.

Cette proposition provoque au moins trois effets pervers :

1. La dévaluation signifie une dévalorisation de la valeur de la force de travail des salariés français.

Cette politique a été déjà expérimentée en France. Elle n’a jamais profité aux travailleurs. Son but principal a toujours consisté à permettre aux capitaux de préserver leurs intérêts au détriment des travailleurs.

Les dévaluations successives des années antérieures à l’introduction de l’euro n’ont pas empêché, par exemple, la hausse du chômage ni la fermeture des sites industriels.

2. La dévaluation conduit automatiquement à une hausse des prix, obérant surtout le pouvoir d’achat des salariés, des privés d’emploi et des retraités. Une dévaluation de 20 % à 25 % signifie une baisse d’au moins autant du pouvoir d’achat.

3. Enfin, la dévaluation alourdira le poids de la dette publique dont deux tiers sont détenus par les « non-résidents », c’est-à-dire par des sociétés et des individus installés juridiquement à l’étranger ; elle alourdira également les charges d’intérêt de la dette. Les seuls bénéficiaires seront les 
détenteurs de capitaux financiers.

  • Un protectionnisme accru

Pour soi-disant mieux protéger l’intérêt national, le FN préconise, notamment, l’établissement de contingents d’importations et le rétablissement 
de droits de douane. Ici aussi le FN fait fi des effets pervers d’une telle mesure : représailles des autres pays, hausse des prix… Les exportations de la France comptent pour environ un quart de la production nationale. Inversement, un quart de ce qu’on consomme en France provient de l’étranger, soit pour la consommation directe des ménages, soit sous formes de matières premières et de produits intermédiaires utilisés par les entreprises. Il est fort possible que l’instauration des quotas d’importation conduise les autres pays à riposter.

En effet, on ne peut pas demander aux autres pays de continuer d’acheter des produits français et en même temps attendre d’eux de vendre moins de produits en France. Autrement dit, les prétendus et hypothétiques gains d’activité dus à l’instauration de quotas d’importations pourraient être annulés par les pertes potentielles d’activité liées à la baisse des exportations, qui pourrait résulter des mesures de représailles des autres pays.

De plus, l’instauration des droits de douane conduit généralement à la hausse des prix, ce qui obère le pouvoir d’achat des travailleurs.

  • Une préférence nationale 
pour dédouaner
la stratégie patronale

C’est peut-être là le sommet du 
cynisme et de la démagogie du FN. Selon le FN, la politique d’immigration française coûterait 40 milliards d’euros par an. Il suffirait, selon lui, de renvoyer les étrangers chez eux pour économiser cet argent et le dépenser « utilement ». Selon Marine Le Pen, « un étranger a vocation à rentrer chez lui s’il ne trouve pas d’emploi… Il faut réserver la protection sociale à certains, et notamment aux Français ». Cette vision cynique cherche en fait à blanchir la stratégie patronale de surexploitation des travailleurs immigrés. L’apport des travailleurs immigrés est indispensable au fonctionnement de l’économie française. De plus, les travailleurs immigrés rapportent plus aux caisses de l’État et de la Sécurité sociale qu’ils n’en reçoivent (voir la deuxième partie de la présente note).

  • Des propositions 
qui remettent en cause notre « modèle social »

Les propositions du FN en matière fiscale demeurent pour l’instant trop vagues. Mais elles vont dans le sens d’une remise en cause de notre système social. Le FN évoque un système fiscal articulé autour de 5 axes : impôts sur le revenu, sur les sociétés, sur le patrimoine, sur la consommation, droits de douane.

Ces axes ne sont pas détaillés. Dans l’état actuel des annonces, le FN viserait surtout à :

– « fusionner l’impôt sur le revenu, la CSG, la CRDS et les cotisations sociales salariales ». Ces impôts seraient prélevés à la source ;

– « unifier la loi de finances et la loi de financement de la Sécurité sociale ». Il n’y aurait qu’une seule loi régissant le budget de l’État et celui de la Sécurité sociale.

Ces idées remettent en cause la logique de notre système de protection sociale.

Fusionner l’impôt sur le revenu et les cotisations sociales conduit en fait à couper le lien entre le travail et la protection sociale, lien qui constitue le fondement de notre système de protection sociale. Le système de protection sociale se transformerait en système d’assistanat. De plus, une telle fusion mettra le système de protection sociale et sa gestion à la discrétion entière de l’État. Les travailleurs perdront toute possibilité d’intervention directe dans ce domaine. La protection sociale deviendra, encore plus, un facteur d’ajustement aux exigences des marchés financiers.

Les principaux bénéficiaires de telles idées sont des acteurs privés, notamment des compagnies d’assurance qui profitent déjà largement de la multiplication des restrictions budgétaires. Les principaux perdants seront donc les travailleurs, c’est-à-dire les salariés, les privés d’emploi et les retraités.

S’agissant du prélèvement à la source, il faut préciser que cette idée est défendue, notamment, par les libéraux depuis longtemps, libéraux que le FN prétend dénoncer. Le prélèvement à la source déséquilibrera davantage les rapports de forces entre l’employeur et les salariés, au détriment de ces derniers.

L’écart grandissant entre les promesses électorales de Nicolas Sarkozy et le bilan de son gouvernement, la dégradation de la situation du monde du travail, l’accumulation des difficultés pour la majorité des salariés, des privés d’emploi et des retraités, surtout après la crise économique et financière de 2008-2009, sont propices au développement des idées de l’extrême droite.

Les propos scandaleux de Laurent Wauquiez, ministre des Affaires européennes, concernant les bénéficiaires du RSA, dans la foulée de ceux de Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, concernant, notamment, la présence des immigrés sur le territoire français, attestent de cette dérive dans le discours de l’extrême droite. Le Front national profite de ce contexte.

Tout en poursuivant la stratégie de son père, Marine Le Pen veut donner une image plus présentable de ce parti. Le FN cherche surtout à surfer sur les amertumes, les déceptions et les souffrances de nos concitoyens, particulièrement parmi les couches les plus défavorisées de la population. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’extrême droite procède ainsi. Et ce n’est pas la première fois non plus qu’une partie des couches sociales les plus défavorisées est séduite par des idées de l’extrême droite. À chaque fois, cette séduction a conduit au recul de la démocratie et à la régression sociale. La gestion des municipalités par l’extrême droite en est la preuve la plus convaincante.

Il est absolument nécessaire de dévoiler cette tentative de séduction du FN. L’enjeu est énorme pour les travailleurs et pour la démocratie.

NOTES

(1) Voir « Pourquoi la CGT combat l’extrême droite », 
Note économique, nº 108, mars 2007.

(2) Voir Note économique nº 131, mars-avril 2011.

(3) « Anti-utilitarisme et déterminisme identitaire », 
Sylvain Crépon, Revue du Mauss, nº 27, 2006.

(4) Revue Challenges, disponible sur : http://www.challenges.fr/actualites/politique_economique/20110311.CHA402….

(5) Cf. « Récession sociale et récession économique : quels liens ? Quelles réponses ? », 
Note économique, nº 120, septembre 2008.

Nasser Mansouri-Guilani

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