«Une insupportable insulte à la mémoire des victimes algériennes» – Olivier Lecour Grandmaison – El Watan – 15 octobre 2011

Historien spécialiste des questions qui ont trait à l’histoire coloniale, Olivier Lecour Grandmaison enseigne les sciences politiques à l’université d’Evry-Val d’Essonne , ainsi qu’au Collège international de philosophie. Sous sa direction  Le 17 octobre 1961 : un crime d’Etat à Paris , les éditions La Dispute, 2001. Ilest l’auteur notamment de Coloniser, exterminer : Sur la guerre et l’Etat colonial, Paris, Fayard, 2005 (traduit en arabe en 2007(Algérie) ; La République impériale: politique et racisme d’Etat,  Paris, Fayard, 2009 (traduit en arabe en 2009 (Algérie). Son dernier ouvrage De l’indigénat . Anatomie d’un monstre juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français ,Paris, Zones/La Découverte, 2010.

- En 2001 vous avez créé l’association  «Le 17 octobre 1961  contre l’oubli». Dix ans après, avez-vous le sentiment qu’il y a eu des avancées en ce sens de par la mobilisation d’associations et intellectuels qui œuvrent depuis de longues années à la reconnaissance officielle de ce « crime d’Etat » ?
La réponse sera contrastée, parce que la réalité l’est. Au niveau national, aucune avancée. Pire encore, une terrible régression puisque Nicolas Sarkozy, le gouvernement et la majorité qui les soutient se sont engagés dans une réhabilitation, sans précédent, depuis 1962, du passé colonial de la France. A preuve, la loi scélérate du 23 février 2005 qui sanctionne une interprétation positive de la colonisation et l’indigne Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie établie en application de l’article 3 de la loi précitée. Cette fondation doit être considérée comme le bras armé de ce révisionnisme historique et si elle a été inaugurée l’année dernière, c’est certainement en vue des événements à venir : à savoir le 50e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie qui, hasard du calendrier mémoriel et politique, va tomber en pleine élection présidentielle française. Dans un contexte de concurrence très vive entre l’UMP et le Front national sur un certain nombre de thèmes, nul doute que cette institution va faire entendre cette sinistre musique chère aux oreilles des électeurs courtisés par ces deux organisations : «la présence française en Algérie fut une œuvre positive dont les Français doivent être fiers.»
Au niveau local, par contre, on constate des avancées importantes puisqu’un nombre significatif de communes de la région parisienne, en province parfois aussi, je pense en particulier à la ville de Givors, ont inauguré des plaques, des monuments, des squares, des rues et bientôt un boulevard, comme à Nanterre, à la mémoire des victimes algériennes des massacres d’Octobre 1961. Cela prouve que le combat mené depuis dix ans ne l’a pas été en vain et que ces événements, souvent ignorés il y a quelques années encore, le sont beaucoup moins maintenant.

- Votre association est membre du collectif qui coordonne les manifestations commémoratives du cinquantenaire du 17 Octobre 1961. Qu’escomptez-vous de toutes les initiatives engagées pour ce faire ?
En ce qui me concerne, je n’attends strictement rien de l’actuel chef de l’Etat, car pour les raisons qui viennent d’être exposées, il a toujours fait preuve, en ce domaine, comme en beaucoup d’autres, d’un opportunisme sans principe, sans autre principe du moins que le désir soit de conquérir le pouvoir comme en 2007, soit de s’y maintenir comme aujourd’hui. Rappelons à ce propos, que Nicolas Sarkozy, en tant que ministre candidat, a prononcé un discours stupéfiant à l’occasion d’un meeting tenu à Toulon le 7 février 2007. Récitant une prose ampoulée et convenue, rédigée par son conseiller Henri Guaino, le premier déclarait donc «Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen. (…) le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc. Ce rêve ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation. »
Par contre, je pense que nous devons nous saisir de la commémoration des massacres d’octobre 1961, perpétrés à Paris même par des policiers, agissant sous les ordres du préfet de la Seine Maurice Papon, pour rappeler inlassablement que nous exigeons des plus hautes autorités de la République qu’elles reconnaissent que ce qui a été perpétré, alors, est bien un crime d’Etat. J’ajoute, eu égard au contexte politique français, que cette exigence doit être également adressée à l’ensemble des candidates et candidats qui prétendent incarner une alternative à l’actuelle majorité, afin qu’ils se prononcent très clairement sur cette revendication et sur celle de la reconnaissance des crimes commis par la France au cours de la période coloniale, que ce soit en Algérie ou ailleurs. En ces matières également, la rupture avec ce qu’il est convenu d’appeler le « sarkozysme » doit être assumée et les positions des unes et des autres exposées de façon claire ; précise et ferme.

- Comment expliquez-vous cette offensive révisionniste de la droite et de l’extrême-droite ?
L’une des causes premières de cette offensive réside dans un choix fait par le chef de l’Etat et la majorité qui l’a soutenu lors des dernières élections présidentielles. «Aller chercher les électeurs du Front national un par un», selon la formule de Nicolas Sarkozy en 2007, tel était l’objectif poursuivi puisque tel était le prix à payer pour parvenir à l’Elysée. Dans ces conditions, la réhabilitation de l’histoire coloniale du pays, en général, et celle de l’Algérie française, en particulier, était essentielle. Nul doute que dans le contexte politique qui est celui de la France aujourd’hui, marqué par la progression spectaculaire du Front national, ces questions vont être très importantes pour le chef de l’Etat, l’UMP et cette dernière organisation politique. Tous vont certainement se saisir de la coïncidence particulière du calendrier mémoriel – 50e anniversaire des massacres d’Octobre 1961 et 50e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie – et du calendrier électoral pour défendre une fois encore leurs « thèses » sur les vertus de la colonisation française. C’est d’ailleurs pour cela que la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie a été créée.

Le collectif 17 Octobre 1961 demande justement que la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie soit revue dans sa composante et ses missions
En ce qui me concerne, je pense que la loi du 23 février 2005 doit être abrogée et la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie supprimée. Contrairement aux propos lénifiants du député de l’UMP, Elie Aboud, qui soutenait qu’elle n’est «ni politicienne, ni partisane», cette fondation poursuit un objectif très clair : réhabiliter le passé français en Algérie. Rappelons, en effet, quelques éléments qui permettent de mieux comprendre sa fonction. Qui siégeait au conseil d’administration au moment de l’inauguration de cette Fondation? Trois généraux notamment qui ont tous combattu en Algérie : Bernard de La Presle, François Meyer et Jean Salvan. Tous ces militaires ont aussi et surtout pour particularité d’être signataires du Manifeste des 521 officiers généraux, rendu public le 18 mars 2002, dans lequel on peut lire ceci : «Nous tenons d’abord à affirmer que ce qui a caractérisé l’action de l’armée française en Algérie, ce fut d’abord sa lutte contre toutes les formes de torture, d’assassinat, de crimes idéologiquement voulus et méthodiquement organisés. C’est cela la vérité et non le contraire. »
Terrible régression. Atroce réécriture de l’histoire. Insupportable insulte à la mémoire des victimes algériennes de ce conflit longtemps resté sans nom. Sordide répétition aussi où se découvrent des arguments éculés que l’on croyait réservés à quelques ultras de l’Algérie française. Dans cette situation inédite et scandaleuse, la suppression de cette Fondation indigne est donc indispensable.

Nadjia Bouzeghrane
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